Le covid, ses conséquences, ses confinements, la dégradation de l’environnement, les difficultés à envisager l’avenir… Nos angoisses contemporaines sont nombreuses et c’est à l’école d’Etty Hillesum que je propose ici d’y réfléchir pour tenter d’y puiser l’inspiration vers des voies d’apaisement.
Née le 15 janvier 1914 aux Pays-Bas, morte le 30 novembre 1943 à Auschwitz à 29 ans, Etty Hillesum a laissé derrière elle un Journal, écrit entre 1941 et 1943, et des lettres qui offrent un aperçu précis de l’itinéraire intérieur d’une femme qui réussit à dire le 20 juin 1942 :
« Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l’an de grâce 1942, la énième année de guerre » (Journal, p. 133 )
Au cœur de l’angoisse, de la grande angoisse du XXe siècle, Etty Hillesum, juive et lucide, parvient à être heureuse et à chanter les louanges de cette vie. Quel chemin a-t-elle parcouru pour y parvenir ? Quelles clés peut-elle nous offrir pour apaiser nos propres angoisses et affronter le monde bouleversé de 2021 ?
5 aspects majeurs du parcours et de la spiritualité d’Etty Hillesum peuvent être soulevés particulièrement.
Entre résistance et acceptation
Dans son livre Résistance et acceptation , Alain Delaye trace le parcours d’Etty Hillesum et de Diettrich Bohoeffer, et il en tire justement cette ligne de crête qui les caractérise de se situer entre résistance et acceptation. Résistance à une situation injuste, à un événement dramatique, à un monde où le mal se déchaîne. Acceptation, non pas comme une résignation, mais plutôt, parce qu’« Il s’agit de vivre la multiplicité des choses sans en exclure aucune, même celles qui semblent insensées. » Ainsi Etty Hillesum la décrit en quelque sorte en ces termes :
« Non [comme] la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments. » (p. 169 – 11 juillet 1942)
C’est donc prendre la vie comme un tout et ne pas s’y dérober même dans les événements les plus dramatiques. « À ce grand acquiescement qui s’enracine dans la certitude qu’elle porte tout en elle de façon imprenable, Etty adjoint une espérance » . Cette ligne de crête se rassemble dans un état de présence qu’Etty Hillesum caractérise de cette façon :
« Il faut oublier des mots comme Dieu, la mort, la souffrance, l’éternité. Il faut devenir aussi simple que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d’être. » (p. 166 – 9 juillet 1942)
L’état de la pure présence qui saisit l’instant pour y être totalement donné. Sur cet instant, l’angoisse n’a pas d’emprise.
La lucidité
Mais pour atteindre cet état de pure présence, dans lequel d’ailleurs Etty Hillesum n’est pas constamment bien qu’elle y tende, un élément essentiel est de regarder le monde et ses événements avec lucidité. Très tôt, Etty se sait condamnée comme tout un peuple. Son poste au Conseil juif puis dans le camp de Westerbork lui offre un point d’observation privilégié et, ce qu’elle a en face d’elle, elle ne tentera pas d’en atténuer la réalité ou de détourner les yeux. Solidaire de la condition de ses proches, elle choisira de demeurer à Westerbork quand plusieurs amis auront proposé de la cacher. Elle finit donc par embrasser entièrement le destin des juifs, sans chercher de passe-droit.
En regardant en face les événements qui ont lieu et qui l’attendent, elle est capable de ne pas fantasmer une autre vie qui n’arrivera jamais, d’écarter son angoisse, de s’en défaire peu à peu :
« J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. » (p. 142 – 29 juin 1942)
Une acuité très grande envers le monde et de souffrance
Ettty Hillesum montre dans ses écrits une très grande sensibilité. Au fur et à mesure qu’elle analyse son intériorité et que celle-ci évolue, une très grande acuité envers le monde se fait jour. Et cette acuité est aussi particulièrement importante dans et envers la souffrance.
« Depuis hier soir, du fond de mon lit, j’assimile un peu de la souffrance infinie qui, disséminée dans le monde entier, attend des âmes pour l’assumer. J’engrange un peu de cette souffrance en prévision de l’hiver. Cela ne se fait pas en un jour. J’ai une rude journée devant moi. Je vais rester couchée et je prendrai en quelque sorte une “avance” sur toutes les rudes journées qui m’attendent encore. » (p. 245 – 12 octobre 1942)
Elle s’unit à la souffrance du monde alors même qu’elle se situe au cœur de cette souffrance.
Et cela se manifeste jusqu’au désir du don de soi d’une façon quasi-christique puisqu’elle écrit :
« J’ai rompu mon corps comme le pain et je l’ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas ? Car ils étaient affamés et sortaient de longues privations. » (p. 245 – 13 octobre 1942)
Le Christ offre son corps pour rassasier les âmes et pour le salut de chacun. Etty Hillesum veut partager son corps pour nourrir les hommes et les femmes près de mourir de faim en raison des restrictions et des privations.
Et son journal s’achève, alors qu’elle ne quittera plus le camp de Westerbok puis sera déportée à Auschwitz, sur ces mots si emplis d’amour pour chaque souffrance et chaque souffrant :
« On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. » (p. 246 – 13 octobre 1942)
Comprendre l’autre et chercher sa beauté
C’est que là aussi réside un des éléments essentiels d’Etty Hillesum ; dans sa relation aux autres. Dans sa manière d’aborder chacun et d’essayer de comprendre les actes insensés qui se déroulent sous ses yeux. Elle détaille bien sûr sa relation avec ses proches, sa relation avec Julius Spier avec qui elle entretient une relation amoureuse. Cependant, ce qui frappe, et ce qui rejoint cette façon d’apprivoiser l’angoisse, c’est la manière dont elle appréhende ses bourreaux. La façon dont elle les analyse et établit une certaine distance avec eux en décryptant les raisons qui les poussent à agir ainsi. En ce sens elle va même jusqu’à une forme de compassion envers ses bourreaux.
Elle écrit ainsi au sujet d’un gestapiste :
« En fait, je n’ai pas peur. Pourtant je ne suis pas brave mais j’ai le sentiment d’avoir toujours affaire à des hommes, et la volonté de comprendre autant que je le pourrai le comportement de tout un chacun. C’était cela qui donnait à cette matinée sa valeur historique : non pas de subir les rugissements d’un misérable gestapiste, mais bien d’avoir pitié de lui au lieu de m’indigner, et d’avoir envie de lui demander : “As-tu donc eu une enfance aussi malheureuse, ou bien est-ce que ta fiancée est partie avec un autre ?” Il avait l’air tourmenté et traqué, mais aussi, je dois le dire, très désagréable et très mou. J’aurais voulu commencer tout de suite un traitement psychologique, sachant parfaitement que ces garçons sont à plaindre tant qu’ils ne peuvent faire de mal, mais terriblement dangereux, et à éliminer, quand on les lâche comme des fauves sur l’humanité. Ce qui est criminel, c’est le système qui utilise des types comme ça. » (p. 106 – 27 février 1942)
En s’interrogeant sur la raison qui pousse ce jeune homme à agir de cette façon, elle prend résolument le parti de l’espérance envers chaque être humain. Et ce regard tout particulier, c’est aussi dans sa relation à Dieu qu’elle puise ce regard :
« Tu as cherché partout, dans tous les cœurs qui s’ouvraient à toi – et ils furent légion – et partout tu as trouvé une petite parcelle de Dieu. » (p. 204 – 15 septembre 1942)
La familiarité simple de Dieu
Car c’est enfin le dernier aspect que j’aimerais évoquer ici dans cette réflexion sur l’angoisse et la spiritualité d’Etty Hillesum, il s’agit de son rapport intime avec Dieu. Cette familiarité bouleversante, elle en parle à la fois comme quelque chose de simple et d’exigeant à la fois :
« Je vis constamment dans la familiarité de Dieu comme si c’était la chose la plus simple du monde, mais il faut aussi régler sa vie en conséquence. Je n’en suis pas encore là, oh non, et parfois je me conduis comme si j’avais atteint mon but. » (p. 223 – 25 septembre 1942)
Ce que dévoile le Journal et les lettres d’Etty Hillesum rejoignent à la fois profondément toutes les questions sur le silence de Dieu et la possibilité de croire encore en Dieu après Auschwitz (cf. Hans Jonas, etc.) et qui, au cœur de l’angoisse, donne à l’être humain toute sa grandeur et sa responsabilité dans cette relation à son Dieu et au monde. Une relation de liberté entre un Dieu dont la kénose rejoint la pleine liberté d’une femme.
« C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-être pourrons-nous aussi contribuer à te mettre au jour dans les cœurs martyrisés des autres. Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon cœur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. Il y a des gens – le croirait-on – qui au dernier moment tâchent à mettre en lieu sûr des aspirateurs, des fourchettes et des cuillers en argent, au lieu de te protéger toi, mon Dieu. Et il y a des gens qui cherchent à protéger leur propre corps, qui pourtant n’est plus que le réceptacle de mille angoisses et de mille haines. […] » (p. 175 – 12 juillet 1942)
Dieu et Etty sont entrés dans un profond dialogue et c’est cette relation qui vient la porter non pas pour la détacher du monde mais pour l’y plonger complètement et retirer le voile qui pourrait subsister sur ses yeux. Alors le Royaume semble toucher terre, même au milieu des ténèbres, à travers Etty et toutes les personnes qui sauvent cette parcelle de leur âme.
Conclusion
Face à des événements dramatiques qui l’ont conduite à une mort dont elle fut assez tôt consciente, Etty Hillesum ne s’est pas d’un geste débarrassée de toute angoisse pour toujours. À la fin de son journal elle écrit encore :
« Et puis revoilà de ces instants où la vie vous paraît d’une difficulté désespérante. Dans ces moments-là, je suis violente, inquiète, fatiguée à la fois. » (p. 244 – 12 octobre 1942)
Cependant, ses écrits témoignent d’un apprivoisement de cette angoisse, d’une acceptation, parfois dans la douleur mais souvent dans la paix, d’une destinée qu’elle choisit dans toute sa plénitude ; sans résignation mais dans une forme ultime d’union au monde, aux souffrances des hommes et des femmes. Sans pour autant chercher à catégoriser Etty Hillesum au sein d’une religion dont elle ne se revendique pas, on ne peut s’empêcher d’y trouver de très fortes similitudes avec le parcours de Jésus lui-même, depuis le mont des Oliviers jusqu’à l’abandon sur la croix.
Au cœur de nos anxiétés contemporaines, Etty Hillesum est un témoin proche dont les tâtonnements et les découvertes spirituelles peuvent être des guides précieux pour cheminer vers une espérance porteuse de paix, de joie et de sens à chaque instant :
« Je sais déjà tout. Et pourtant je considère cette vie belle et riche de sens. À chaque instant. » (p. 140 – 29 juin 1942)
Bibliographie
Alain Delaye, Résistance et acceptation, Parole et Silence, Les Plans-sur-Bex, 2019
Etty Hillesum, Une vie bouleversée suivi de lettres de Westerbork, Points, Editions du Seuil, Paris, 1995.
Maria Villela-Petit, « Etty Hillesum ou l’itinéraire spirtuel d’une jeune femme au milieu d’un désastre historique », Revue Transversalités 2011/1 (n°117).